Le Financement des Jardins Botaniques: Contribution à l'Analyse des Potentiels d'Auto-Financement des Jardins Botaniques

Dominique Valck

Conservatoire et Jardin Botanique de Mascarin
Domaine des Colimaçons, F-97436 Saint Leu
Ile de Réunion, Indian Ocean

Le thème que nous allons aborder ici, à la demande de BGCI, concerne le financement des jardins botaniques. Il s'agit là d'un sujet bien vaste qui mériterait à lui seul plusieurs interventions et, je vous rassure, nous ne traiterons pas maintenant dans son ensemble cet aspect crucial de la création et de l'évolution des jardins botaniques.

Le terme de financement recouvre deux catégories, parfois intimement liées, de ressources auxquelles tout jardin fait appel pour assurer son développement.

La première est celle des subsides d'origine publique ou privée, le plus souvent allouées aux jardins botaniques par les collectivités locales ou régionales, ou encore par les états dans le cadre de leur politique de dévoloppement touristique, de protection de l'environnement et de préservation de la biodiversité. Ce sont généralement des fonds destinés à assurer aux jardins les moyens de leurs investissements en phase de création, de leur fonctionnement de base et de leur maintien dans des conditions viables. Ce type de financements s'avère, pour la plupart des jardins botaniques, être de très loin la principale source de revenus. Toutefois, si ces fonds suffisent à maintenir la structure telle quelle ou à lui permettre une légère croissance économique, ce qui représente déjà un objectif primordial de nombreux jardins en difficulté, ils ne permettent pas d'envisager l'engagement de ces structures dans des programmes coûteux liés à la conservation.

Par ailleurs, leur origine même impose le cadre parfois très rigoureux de leur utilisation, selon des découpages en lignes budgétaires précises attachées à des fonctions strictement définies. Ils n'autorisent que de très faibles marges de manoeuvre dans leur gestion, ce qui les rend peu compatibles avec les dépenses urgentes supplémentaires et nécessaires, liées à des difficultés imprévues dans le fonctionnement ou l'équipement du jardin; peu compatibles également avec la prise en considération d'urgences de conservation qui imposent des dépenses rapides et importantes.

Nous n'allons pas aujourd'hui détailler cette première catégorie de financements extérieurs, même si, comme nous l'avons dit, elle représente la plus grande part des ressources budgétaires de l'ensemble des jardins botaniques. En effet, l'existence de ces fonds, leur importance relative et absolue, dépendent avant tout des orientations politiques locales, régionales ou nationales propres à chaque pays en matière d'environnement et de développement touristique. De plus, leur modalités d'attribution par les baillleurs de fonds, puis leur gestion au sein du jardin sont liées aux statuts juridiques de chaque structure.

Nous avons évoqué tout-à-l'heure l'existence d'une deuxième catégorie de financements, il s'agit des revenus issus des activités propres des jardins botaniques. Ils représentent en quelque sorte le fruit des investissements initiaux généralement engagés sur les fonds relevant de la première catégorie. C'est plus particulièrement ce potentiel d'auto-financement que nous aimerions analyser ici, car celui-ci détermine en grande partie les possibilités de chaque structure à s'intégrer à la Stratégie Mondiale de Conservation telle qu'elle fut rédigée par le professeur Heywood et ses collaborateurs dans sa version finale à la suite du précédent congrès de La Réunion voilà plus de trois ans.

Le Conservatoire et Jardin Botanique de Mascarin est une création très récente établie à La Réunion grâce au concours financier du Conseil Général, c'est-à-dire d'une assemblée d'élus locaux chargés de fixer les orientations budgétaires relatives à ce département français. Cette création remonte pour son principe à 1986, dans la pratique à 1988. Il s'agit donc d'une structure qui nécessite encore une phase d'investissement notable de trois à quatre ans, lequel occupe une proportion très importante du budget global.

Les prévisions concernant l'évolution des coûts de fonctionnement pour l'horizon 1995, c'est-à-dire lorsque l'equipe complète aura pu être rassemblée, impliquent qu'une diversification des sources de financement doit être étudiée, afin de ne pas dévolopper le conservatoire de manière artificielle, mais au contraire de lui faire atteindre un équilibre entre ses financements publics et les revenus que son travail et ses compétences sauront générer. Dès lors, et dans l'optique de cette intervention, nous avons commandé une analyse des potentialités d'auto-financement de Mascarin. Nous pensons que les conclusions de cette étude peuvent s'appliquer à de nombreux jardins botaniques, y compris ceux de pays en voie de dévoloppement. La Réunion montre en effet un milieu socio-économique qui, à bien des égards évoque celui d'un pays financièrement défavorisé. La démographie importante, le taux de chômage élevé, le commerce extérieur largement déficitaire sont ici comparables à ceux de nombreux pays tropicaux. Par contre, l'intervention financière de la métropole pallie en partie ces difficultés et apporte certaines garanties de stabilité économique. Mascarin se situe donc dans un contexte socio-économique intermédiaire entre celui d'un pays dit riche et celui d'un pays dit pauvre. Les ressources financières locales susceptibles d'être drainées vers le conservatoire de Mascarin peuvent à ce titre servir de repères à d'autres évaluations.

L'organisation des activités de Mascarin définit trois domaines majeurs. Ce sont les secteurs touristique, scientifique, et pédagogique. Chacun de ces pôles d'activités correspond à des dépenses et des recettes dont les proportions sont très différentes d'un secteur à l'autre.

L'intégration touristique de Mascarin dans son milieu géographique et historique fut l'un des critères majeurs dans le choix du site d'installation du jardin. Son intégration dans une logique de développement touristique local le positionne automatiquement sur les parcours de découverte de l'île et lui assure une fréquentation touristique en constante progression. L'emplacement du jardin botanique joue dans ce cas un rôle prépondérant dans les subsides qu'il retirera de ses prestations liées aux visites du public. Ces prestations doivent être adaptées à l'évolution des gouts du public, et celle-ci doit être suivie avec attention. Parmi les activités de Mascarin, les plus lucratives, bien qu'encore modestes, sont celles relatives au tourisme. Les visites guidées, la caféteria, les publications haut de gammme ou destinées au grand public, les objects d'artisanat de toutes sortes liés au monde végétal, les excursions à thèmes, la vente de plantes, sont autant de possibilités de générer un revenu non négligeable pour un jardin botanique. Par contre, ce type de prestations sur le site même du jardin implique de fortes perturbations dans l'organisation générale des équipes concernées. Les ouvertures publiques, le week-end, nécessitent la présence, à la seule intention des visiteurs de certaines membres des équipes de multiplication ou d'entretien qui récupèrent ensuite des jours de repos, durant lesquels les activités de production et de conservation souffrent d'une main d'oeuvre réduite.

Les activités pédagogiques de Mascarin ont nécessité dans un premier temps de gros investissements financiers relatifs à la création d'un véritable complexe pédagogique orienté sur le monde végétal au sens large. Ce service développe des prestations destinées au grand public comme à des publics très ciblés tels que les enfants malentendants ou malvoyants. De nombreux programmes de développement des connaissances et de sensibilisation aux problèmes de l'environnement sont élaborés avec le monde scolaire. Des ateliers pratiques de la multiplication des plantes, des expositions, des films, des publications générales ou plus spécialisées sont réalisées en collaboration avec les enseignants. Tous ces travaux, généralement, coûtent davantage qu'ils ne peuvent rapporter. Il faut admettre tout de même qu'il s'agit bien là de sacrifices financiers indispensables à long terme. Un public éduqué et sensibilisé représente le meilleur garant d'un respect plus important de l'environnement et des espèces menacées. C'est par ce type d'outil, l'outil pédagogique, que l'on peut espérer préserver durablement les milieux naturels. Il faut tout de même souligner que cet investissement ne doit pas reposer sur les seuls jardins botaniques, bien que cela fasse partie de leurs rôles. Les jardins botaniques doivent ici faire preuve d'une démarche prospective et convaincre les ministères chargées de l'enseignement qu'il s'agit de prestations à inscrire dans les programmes d'éducation, réclamant des subventions publiques. Le rôle des actions pédagogiques dans une stratégie cohérente de conservation n'est plus à expliquer, mais il impliquera vraissemblablement encore quelques temps des dépenses conséquentes.

Le secteur scientifique que développe un jardin botanique doit lui permettre de se positionner sur le marché des études liées à l'environnement, de plus en plus fréquentes, mais que d'autres structures assument parfois alors qu'elles recellent moins de compétences spécifiques. Le service techno-scientifique peut également se présenter comme conseil dans les projets de mise en place de nouveaux jardins. Il peut aussi mettre à la disposition de programmes exérieurs de recherche les équipements dont il dispose, ou encore mener lui même ces recherches pour le compte d'un tiers. Ces différentes possibilités ont déjà généré à Mascarin des revenus non négligeables en progression constante. Un jardin botanique détenteur d'un laboratoire de multiplication in vitro doit pouvoir louer ses équipements et ses compétences dans ce domaine d'une manière plus fréquente dans l'avenir. Cette démarche doit aboutir notamment à occuper une place importante en amont de certains secteurs de production tels que l'horticulture, la pharmacologie ou encore l'extraction des molécules aromatiques végétales d'intérêt commercial.

Voilà donc un bref aperçu de quelques sources de financements locales auxquelles peuvent prétendre les jardins botaniques. Cette énumération ne se veut bien sûr pas exaustive et n'a pas envisagé les possibilités de capter des fonds internationaux destinées à la préservation de la nature et de la biodiversité. Nous entrons là dans une toute autre approche, qui doit s'intégrer aux principes de la Stratégie Mondiale de Conservation. En effet, celle-ci prône la synergie des actions individuelles, et la créations de réseaux de jardins botaniques à travers le monde, particulièrement au niveau régional. A ce titre, Mascarin devrait bientôt bénéficier de financements européens pour la mise en oeuvre d'un tel réseau dans le cadre de la Commission de l'Océan Indien. Ces financements serviront donc à soutenir les antennes de conservation déjà existantes et à en implanter de nouvelles. Le principe de l'efficacité du réseau comparée aux difficultés des démarches individuelles se révèle ici parfaitement justifié.

Il semble évident, suite au sommet international qui s'est tenu récemment ici à Rio, et même si l'on est en droit de se demander si quelques bonnes résolutions ne risquent pas de sombrer aux oubliettes, que de plus en plus de financements internationaux seront destinées dans l'avenir à la protection de l'environnement. Dans cette optique, les jardins botaniques doivent effectivement prétendre à de tels fonds, et se préparer à une stratégie cohérente et soudée qui repose sur deux points absolument fondamentaux:

Conclusion

Pour conclure rapidement cette intervention, nous aimerions revenir sur la concrétisation des objectifs que Mascarin s'était proposé d'atteindre, lors du dernier congrès d'avril 1989. A l'époque, nous avions avancé l'idée de ce réseau de conservatoire dans l'Océan Indien. C'est aujourd'hui une réalité concrète qui fait l'unanimité des cinq états membres de la COI. Les programmes de sauvegarde des espèces menacées des cinq îles vont pouvoir se développer avec beaucoup plus d'efficacité grâce aux financements du FED.

Voilà donc un simple exemple réussi, qui repose largement sur l'adoption des principes de la Stratégie Mondiale de Conservation puisque Mascarin est né avec la Stratégie Mondiale, construit sur la base de ses recommandations. Il ne faut pourtant pas oublier que de nombreux jardins dans le monde, et notamment en Afrique, n'ont pas les moyens financiers, logistiques et humains suffisants pour se lancer dans la recherche de financements nationaux et internationaux. Ils ne peuvent offrir les prestations nécessaires, ni sur le plan touristique ni sur le plan scientifique. Des formations souvent sont indispenables à ces jardins, qui se ne peuvent offrir. Un effort de la part des jardins jouissant d'une situation plus confortable est à envisager en terme de formation comme un élément inhérent à la Stratégie Mondiale de Conservation.

Nous terminerons en espérant que les difficultés de financement des jardins botaniques les plus démunis trouveront une solution dans l'acquisition d'une capacité global liée à l'appui de la communauté des Jardins Botaniques.

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